4 EXTRAITS : LES TRIBULATIONS ET IMPOSTURES DU PETIT MARCHAND D’OEUFS…
SOMMES-NOUS TOUS DES IMPOSTEURS ?
CHAPITRE 2 –
LE GRAND JOUR
CHAPITRE 4 –
Toulouse : Jour J+1
Il y a des jours où l’on est bien plus heureux que d’autres. Ce 1er novembre en est un pour Hugo, qui ressent une forte envie de réussir son pari avec lui-même. Ses copains auxquels il s’est confié lui ont tous dit que son idée était nulle et certains se sont bien moqués, lui prédisant qu’il n’en vendrait aucun. D’autant que pour ce prix élevé, ses œufs n’étaient pas en or et les citadins sont tous des gens très méfiants. Hugo ne s’en est pas ému une seconde, puisque lui, il y croit fort et n’a que faire de passer ses soirées au bistrot de la vieille Angèle. Ce sont des soirées pour certains et pour d’autres, des journées entières à se lamenter sur leurs « galères » qui, bien-sûr, sont provoquées par eux-mêmes. Oisifs, ils jouent à la belote ou au flipper pendant que quelques-uns se roulent des « pets » dans la cour de derrière. Ce n’est pas grave, les flics passent rarement et la « taulière » a commercialement toujours la vue basse, puisque les jeunes du village, c’est quand même son fonds de commerce à la mère Angèle. Ils consomment des cafés, du Coka, des bières ou des demi-panachés, puis des « jaunes » à l’apéro avec d’excellentes cacahuètes grasses et salées. Elles sont collectées pour20 centimes dans la machine rouge au globe transparent, et pourvue d’une poignée qui tourne. D’un son feutré et gras, elles tombent dans l’écuelle en bakélite vert sombre, avec les fines peaux éparses et les grains de sel. Les cacahuètes d’Angèle restent un délice inoubliable. Les copains glissent souvent des pièces dans le vieux juke-box, achètent et fument des « Goldo » sans filtre, et grattent à tout ce qu’il est possible de gratter comme jeux. Bien sûr, ils écoutent très fort les infos à la télé et s’excitent sur les courses de chevaux ou les matches de foot et de rugby, tout en sirotant des bières. On pourrait penser que, pour ses affaires, elle pourrait encore fermer les yeux sur tout ce brouhaha. Toutefois, ses oreilles ont fait le premier pas, elle est donc devenue sourde. Ainsi, il faut hurler pour qu’elle prenne la commande derrière son vieux comptoir en formica rouge et jaune, aussi patiné que fissuré. Sa télé fanée en noir et blanc est suspendue contre le mur, proche de la cage de ce pauvre couple de canaris aux poumons douteux, qui ne peuvent plus supporter ni la fumée ambiante ni le rugby. D’emblée sympathique, ce microcosme « ronronnant » sans avenir radieux a fini par impacter et stimuler Hugo à prendre sa décision. Il est maintenant heureux de partir respirer le bon air de Toulouse centre, et ravi aussi que cela les agace. Il a donc démarré ce matin avec un carton plein dans le coffre, préférant, pour le premier jour, tenter de bonne heure un repérage des coins de Toulouse où il se sentirait bien pour commencer.
Mardi matin, Hugo se lève tôt comme d’habitude, étonné de ne rien ressentir dans les jambes, alors qu’il a vaillamment descendu tous ces étages la veille. C’est un très bon signe, puisqu’il y en aura autant et même plus, tous les soirs et pendant toute la saison hivernale, débordant sur le premier mois du printemps. Il veut tester cette activité pour la première année, sur quatre à cinq mois froids ou frais, afin que les œufs ne souffrent pas d’une température trop chaude. Heureusement, le risque est faible, vu qu’il débute aussi son travail à 17 h. Comme il voit plus loin, si son galop d’essai est fructueux, il investira alors sur des glacières professionnelles afin d’étendre sa saison sur deux ou trois mois de plus. Et si ses résultats parviennent au-delà de l’objectif et si ses jambes l’acceptent, il investira ensuite sur du matériel plus lourd. Il sait qu’il peut compter sur l’aide de ses parents, dans l’achat à crédit, d’une camionnette-frigo, permettant de prolonger l’activité sur neuf ou dix mois. Il a vraiment bien réfléchi à cadencer l’activité à laquelle il croit. Après un grand bol de café noir, deux tartines de pain de seigle, celui de Gaston leur cher vieux boulanger, ainsi que les confitures de Mona, le petit marchand d’œufs passe aux choses sérieuses. Il va étaler tous ses sous sur la longue table en chêne et se régaler du fruit de son travail, à la manière de Don Saluste au début du film « La folie des grandeurs« . Il va les compter avec volupté, afin d’y puiser les forces pour attaquer à nouveau ce soir à 17 h. Mais avant ce plaisir récompensant le travail de la veille, il termine son copieux petit-déjeuner campagnard, puis découpe une bonne tranche de jambon avec une tartine beurrée et un demi-verre de rouge.
Hier soir, il a vendu environ 400 œufs à un prix moyen de 13,50 francs, vu qu’il a délivré plusieurs fois six œufs à 7 francs à ceux qui souhaitaient juste les goûter pour la 1re fois. Tous les autres ont payé 13 francs la douzaine.
En seulement quatre heures, 33 douzaines à 13,50 francs chacune représentent une valeur de 480 francs, soit l’équivalent de 73 €.
Hugo est heureux, car, pour un premier tir, c’est très encourageant, mais il reste à confirmer lundi prochain, si ces clients vont recommencer, ou au moins une partie d’entre eux. Lui, en tout cas, il sait qu’au pire, il devra aller en prospecter un peu plus loin. Effectivement, les lundis il doit prévoir une heure de prospection suivie de trois heures de travail, puis livrer les clients qui ont déjà acheté la
CHAPITRE 12 –
Une vraie détermination
à réussir
CHAPITRE 16 –
Sa grande
chance tourne
t-elle enfin ?
L’épisode des quelques mois préparatoires au spectacle a rendu Orphée heureux. Il a été porté par les effusions avec sa troupe, par les échanges avec les médias et l’éclat global du spectacle, le fameux grand soir. Il peut mieux supporter ainsi, la monotonie de son quotidien d’animateur commercial au Câble. Mais il le trouve de plus en plus insipide, tout en recrutant des commerciaux qui ont du mal à vendre.
Quelques mois s’écoulent et une surprise surgit en décembre. Une cousine parisienne, lui propose d’ouvrir une franchise sur Toulouse, de l’activité qu’elle exploite dans un quartier chic de la capitale. Cette idée le séduit et l’excite, car il sait qu’il va encore découvrir une autre « scène » à exploiter. Or, en subliminal, se profile déjà une nouvelle imposture, mais c’est à chacun d’en juger. Cette cousine est l’assistante de sa mère, kinésithérapeute, qui a mis au point un réglage spécifique très précis sur un générateur qui gonfle des bottes d’hydrothérapie, appelé aussi pressothérapie. C’est une très vieille technique de 150 ans, dont le premier brevet remonte à 1873. Ces prothèses gonflables sont couramment utilisées pour les drainages vasculaires et englobent du pied jusqu’à l’aine. Découvert fortuitement, un réglage spécifique a permis à la cousine de le breveter, car il agit selon ses constats, puis ceux de ses nombreuses patientes, spécifiquement sur la cellulite. Ainsi, c’est sur « du velours » qu’elle convainc Orphée, preuves à l’appui, que la pressothérapie agit avec des résultats exceptionnels. D’évidence pour elle, c’est une affaire qui roule sur l’or, toutefois, Orphée hésite un peu avant de donner son accord, ne souhaitant pas que cela masque quand même une « arnaque ». Ce n’est vraiment pas ce qu’il recherche, et après avoir tout soupesé, il se décide et valide cette proposition qui lui semble très excitante. Le jeune entrepreneur rejoint Paris pour une formation de cinq jours sur cette technique innovante, dont deux journaux nationaux parlent, un très féminin, l’autre étant plutôt orienté fait divers et « people ». Arrivé sur l’avenue d’un très chic arrondissement parisien, il découvre un plantureux immeuble Haussmannien à haute porte cochère. Le 3e étage abrite le splendide cabinet de kinésithérapie, qui dégage une allure de clinique d’esthétique. Au rez-de-chaussée, un bel accueil pavé de granulats de marbre en diverses couleurs l’oriente vers un vieil ascenseur grillagé de la grande époque. Autour de lui s’enroule en totale harmonie un large escalier en chêne patiné par le
Est-ce bien à la télé dans la régie pub’ qu’il va enfin prendre son envol ? Ou bien qui sait, peut-être sur le plateau, par un étonnant retour en grâce ? Quoi qu’il entreprenne, toujours avec passion et excitation, Orphée se dit qu’il y a sur son chemin encore quelque chose de mieux qui l’attend. On pourrait penser qu’il va encore s’agir d’une posture, ayant trouvé ses racines dans les diverses impostures « ludiques » et les talents du jeune homme, qui entre quand même, gentiment dans l’âge. Pour l’instant, on sait qu’il a définitivement stoppé les œufs à l’issue du troisième hiver. Mais s’il avait poursuivi cette activité, agrémentée par la vente de poulets fermiers, l’aurait-elle vraiment excité pour une durée de 10 ou 20 ans de labeur ? Lui aurait-elle aussi mis le feu sur un plan intellectuel ? D’évidence, il n’a plus envie de se faire passer pour ce qu’il n’est pas, ce jeu, ou plutôt ce double jeu l’agace. Une surprenante réponse se nichera-t-elle, oui ou non, dans les chapitres suivants ? Pour l’immédiat, il est « chef de pub », dans la régie publicitaire intégrée à la télévision locale et il se régale. Cependant, cet état de grâce ne sera pas de longue durée, à cause de l’arrivée imposée d’une arriviste assumée. Tout le monde le constate et le déplore, collègues, clients et surtout les femmes, qu’elle dérange par sa présence, trop voyante et limite envahissante. Il faut toutefois lui reconnaitre qu’elle est remarquable et douée pour les gros contrats. Mais elle va diriger cette petite entité d’un brin de dirigisme, de deux pincées de favoritisme et d’une bonne dose de faux-semblants. Sur le fond, ce n’est pas très grave, ni même très original, puisque ce modèle, ce spécifique spécimen, sévit dans toutes les entreprises. Mais il ne dure jamais trop longtemps, leurs frasques tôt ou tard, dérangent, hommes et femmes réunis. Chacun a forcément en mémoire une telle créature, dont il existe aussi des modèles masculins, mais probablement moins nombreux et certainement moins voyants. Il est très facile de les détecter, car il y a toujours un avant et un après leur arrivée bien marquée, comme tranchée dans le vif, et surtout jamais pleurée lors du départ. D’ailleurs, l’atmosphère dans la régie publicitaire n’a pas échappé à cette règle.
Très agréable à son arrivée, et affable à overdose, elle a laissé place progressivement à un malaise permanent, qu’Orphée a eu du mal à supporter, mois après mois. Il n’a d’ailleurs pas été le seul et deux collègues de la régie ne vont pas tarder à démissionner. Orphée tiendra presque un an, en serrant les dents et en ayant des cauchemars, mais trop c’est trop et un jour, il démissionne aussi. Mauvaise pioche puisque deux mois
